Photo de Marine Le Pen avec des suprémacistes blancs en Estonie : «Elle ne pouvait pas ne pas savoir»

 

La dirigeante du Rassemblement national, en tournée chez les nationalistes européens en vue de la «grande coalition» des extrême droites après les européennes, a été photographiée mardi en Estonie reproduisant un geste de ralliement des suprémacistes blancs, en compagnie d'un néonazi local.

«Marine Le Pen ne pouvait pas ne pas savoir qui était précisément Ruuben Kaalep», le jeune membre du parti estonien Ekre, avec qui la dirigeante d’extrême droite a été photographiée reproduisant (à son insu, dit-elle) un signe des suprémacistes blancs, estime le politologue, spécialiste des droites radicales, Jean-Yves Camus. «Ou alors son conseiller international a complètement manqué de vigilance, explique-t-il : quoi qu’il en soit, il s’agit d’un gigantesque loupé.»

La cheffe du Rassemblement national (ex-Front national) achevait cette semaine une tournée en Europe auprès de plusieurs partis nationalistes, avec lesquels sa formation ainsi que la Lega de Matteo Salvini espèrent faire alliance au Parlement européen après les élections. Les deux leaders démagogues organisent le 18 mai à Milan un meeting commun pour présenter les traits de leur future «grande coalition» des extrêmes droites au Parlement européen, telle qu’ils l’ambitionnent, c’est-à-dire la plus large possible.

Dans cette optique, Marine Le Pen s’est rendue mardi en Estonie pour rencontrer des membres du Parti populaire conservateur (Ekre), dont son président, Mart Helme, et sa tête de liste pour les européennes, Jaak Madison. Le parti conservateur n’est pas exactement la soupe d’un Rassemblement national «dédiabolisé», en temps normal : europhile et ethno-nationaliste, il est aussi ouvertement antisémite, homophobe et surtout violemment antirusse et anti-Poutine. Mais ses membres, proches des Polonais du Pis, pourraient peser sur la venue éventuelle de la formation dans le futur groupe, elle qui ne veut pour l’instant pas entendre parler du RN.

Depuis les dernières législatives estoniennes, où Ekre a obtenu 17,8% des suffrages, le parti est entré au gouvernement, avec notamment le fils de Mart Helme, Martin Helme, 43 ans, nommé ministre des Finances. Il s’agit d’un gage de respectabilité, selon Marine Le Pen, qui peut du coup se glorifier du fait que si elle a échoué aux deux dernières présidentielles en France, ses «idées», elles, sont au pouvoir dans plusieurs pays d’Europe.

Ou presque : parce que Martin Helme est aussi un adepte de la théorie du grand remplacement, cette «idée» sur la supposée substitution de la population «de souche» par les immigrés extra-européens, chère à l’extrême droite. Il est aussi un défenseur acharné de la «nation blanche», explique le Point : il «avait lui-même fait le signe des suprémacistes blancs en plein Parlement [estonien] lors de sa prise de fonction».

Mardi, la visite de la présidente du RN s’est achevée par une polémique, après qu’elle a accepté de poser pour un selfie avec une figure de l’extrême droite locale : Ruuben Kaalep. Le jeune homme, à la mèche plaquée et la moustache peignée, n’est autre que le chef de la branche jeune de Ekre, Sinine Äratus (que l’on pourrait traduire par «réveil bleu»). Sur le cliché, posté initialement sur la page Facebook de Kaalep, mais supprimé depuis, on peut le voir en compagnie de Marine Le Pen, tout sourire, les deux la main tournée vers l’objectif, l’index et le pouce joint, formant un cercle. Ainsi, ils auraient reproduit un geste de ralliement des suprémacistes blancs : trois doigts levés pour former le W de «White» et la boucle formée par les deux autres pour le P de «Power».

Suprémaciste blanc

Interrogée au sujet de l’image, désastreuse, à onze jours des élections, Marine Le Pen a affirmé qu’elle ignorait la signification de la mimique, qui pour elle est surtout «le signe international des plongeurs, qui veut dire "ok, tout va bien"», a-t-elle notamment avancé, sur France 2. Ce qui est «tout à fait possible, car le geste est surtout connu par une petite sphère», explique Jean-Yves Camus. On l’a notamment vu chez Brenton Tarrant, auteur d’un carnage dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, lors de son arrivée au tribunal. «En revanche, le fait que Ruuben Kaalep reproduisait une gestuelle des suprémacistes est un fait indéniable, ajoute Camus. Ce qui est impossible, c’est de le rencontrer sans que Marine Le Pen ou ses équipes ne se soient renseignées sur le personnage. Ça serait une preuve d’amateurisme totale.»

Un rapide tour sur le compte Twitter de Ruuben Kaalep ou sur la page Facebook de Sinine Äratus permet de se rendre compte que le jeune homme est proche de l’alt-right américaine, s’affiche avec des survivants des divisions SS estoniennes, participe à des colloques avec les bataillons Azoz, les milices paramilitaires d’extrême droite ukrainienne, ou encore relaye les thèses de l’identitaire français Guillaume Faye. Ruuben Kaalep est aussi un défenseur de l’Intermarium ce vieux projet d’alliance des pays baltes contre la domination de l’empire russe, puis de l’URSS, qui a évolué au sein de cercles d’extrême droite comme étape indispensable à l’émergence d’une ethno-nation «pure» à l’échelle européenne. En 2017, participant à une conférence sur le sujet, il tweetait son souhait de «substituer l’Occident mourant par une véritable civilisation européenne». Une sorte de «grand remplacement» des populations actuelles par les suprémacistes blancs, en somme.